FILM : LES INVISIBLES

Les invisibles : Une autre génération d’homosexuels

Alors que le projet sur le mariage gay et l’adoption pour tous fait des émules au sein des sphères politique, médiatique, sociale et religieuse, Sébastien Lifshitz donne la parole, dans un documentaire qui sort aujourd’hui en salles, à Jacques, Yann, Monique, Pierre, Thérèse, etc., des hommes et femmes nés dans l’entre-deux guerres qui, par amour ou militantisme, ont décidé de vivre leur homosexualité au grand jour dans une France très catholique qui leur était hostile. Présenté hors compétition au dernier Festival de Cannes, « Les Invisibles » retrace, sans une once de prosélytisme, l’histoire cachée des gays de France à travers des « romans de vies » insoumises, livrés par des septuagénaires balayant tous les clichés sur l’homosexualité et la vieillesse.

Elisabeth Quin rencontre ce soir Monique Isselé, l’une des dix témoins qui ont participé à ce documentaire émouvant, dont la portée politique est indéniable dans le contexte brûlant de ces dernières semaines.

LES INVISIBLES Sébastien LIFSHITZ - documentaire France 2012 1h58mn -

Gros plan sur des mains protégées par des gants de chirurgien qui déshabillent méticuleusement un œuf dans lequel on devine la vie qui bat. Une naissance médicalement assistée : une aile, une patte, un bec, un oisillon chétif, sans plume, presque un monstre tout droit sorti d'un manuel de préhistoire. Va savoir pourquoi les gros chiens poilus nous émeuvent mais pas les oiseaux chauves ! Étrange comme ces premières images vous bousculent, vous mettent sous tension. Sans doute la manière de filmer crue et tendre, aussi méthodique qu'un scalpel. Cette naissance attendrissante masque une violence sous-tendue, inhérente à la vie qui afflue, ses humeurs, ses fluides, la beauté côtoyant la laideur. On hésite, transpercés par des sentiments contradictoires. Comme une allégorie de tout ce qui va suivre. Puis on découvre le propriétaire des mains, véritable papa poule qui revit l'histoire de sa propre mise au monde, par une mère qui ne le désirait pas. L'impression indélébile d'être le miraculé d'un avortement évité de peu. Puis l'évidence qui s'impose : sa différence, ses désirs qui ne correspondent pas aux normes et le poussent vers les personnes du même sexe. Vilain petit canard jeté seul dans le monde, comme nous tous. Comment survit-on ? D'où vient cette rage de vivre qui ne s'estompe pas malgré les ans qui passent, le corps qui se flétrit ? Cette envie de mordre la vie à pleines dents, là où il faut, et c'est pas un dentier qui va vous en empêcher !

Ben oui, disons-le franchement, ce ne sont pas de jeunes homosexuel-l-e-s croustillant-e-s activistes à la peau tendre, à peine sortis de l'œuf, que vous allez croiser dans ce film documentaire aux allures romanesques. S'ils ont brisé leurs chaînes et leurs coquilles, c'était il y a fort longtemps, mais les rides les rendent aussi sexy et attachants qu'un George Clooney ou qu'une Jeanne Moreau. Les gens sont comme les vins, certains se fanent vite, d'autres se bonifient avec le temps. Bons vivants, contestataires, insoumis, vibrants… voilà les mots qui jaillissent pour parler de ces septuagénaires. Et pourtant ! Ce sont les grands oubliés, les invisibles de la presse, de la télé, du cinéma…

C'est comme un beau road movie, une traversée de la France entière, une plongée dans le vivant qui n'épargne aucune couche sociale. Un long questionnement sur ce qui fait un homme, une femme, ce qui détermine ses choix : la part de l'inné, de l'acquis, de l'inéluctable. Il y a l'homo des villes et celui des champs. Le chevrier observateur, éthologue avant l'heure qui constate, coquin, que les boucs agissent comme les humains : ils se masturbent, se sucent… Oh ! Qui l'eût cru ? Ne nous a-t-on pas seriné que l'homosexualité était contre nature ? Il y a celle qui, après une vie de bonne épouse, s'est découvert du plaisir avec les femmes. Celle qui, malgré les ans, s'émoustille de pouvoir séduire une jolie baba yaga. Celui qui vécut 68, celle qui ne le vécut pas.

Le romantique dont la vie fut bouleversée en un clin d'œil : un p'tit coin de cœur pour un regard croisé dans un rétroviseur (comme d'autres échangèrent un p'tit coin d'paradis contre un coin de parapluie). Ceux qui vécurent une vie débridée et ceux qui traversèrent la vie en couple assumé. Autour d'eux, la société avait des yeux mais ne voyait pas ou refusait de voir. Et tant mieux pour ceux et celles qui ont pu jouer à cache-cache avec ce regard social qui les aurait castrés. D'autres moins habiles s'y sont noyés. De plus frondeurs ont transcendé leur histoire intime pour construire un discours plus universel, politique, qui n'a cessé d'évoluer, de se renouveler, de venir enrichir d'autres combats : celui du féminisme par exemple. Chacun a fait comme il a pu avec son milieu, son histoire familiale, sa culture, sa religion.

Toutes leurs anecdotes drôles ou tendres nous donnent une grande tranche d'humanité gourmande, bienveillante, bienfaitrice. Au-delà de chaque parcours individuels, se dresse le portrait d'un destin collectif, se dessine le pourtour d'une société française de l'entre deux guerres jusqu'à nos jours. Il n'est pas de construction passéiste, de mauvaise nostalgie, ceux qui témoignent de ces années de résistance aux conventions sont toujours sémillants, robustes, à tout jamais musclés par tant de routes arpentées, forgés dans l'adversité : jolies leçons de vie et de courage. Libres penseurs et esprits libres qui nous rappellent que le combat ne s'arrête jamais : l'intolérance, les pensées réactionnaires ont la peau dure et restent tapies dans l'ombre. Rester vigilant, lutter c'est ce qui maintient en forme, bien vivant !

http://videos.arte.tv/fr/videos/28-minutes--7078966.html

UN ENTRETIEN VIDÉO AVEC SÉBASTIEN LIFSHITZ

(UniversCiné pour Le Monde - Festival de Cannes en mai 2012)

"Les Invisibles" : fragments d'un parcours amoureux

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